CHAPITRE DIX

Lorsque le réveil de Qwilleran sonna le samedi matin, il faisait encore sombre et froid. Il hésita à se lever pour aller au Marché des Fermiers. Mais la curiosité et le désir d’un journaliste pour toute situation sortant de l’ordinaire remportèrent.

Il prit une douche, s’habilla rapidement et coupa des morceaux de bifteck pour les chats qui dormaient dans le grand fauteuil dans une attitude invitant à ne pas les déranger.

À six heures et demie, il retrouva Robert Maus dans la cuisine occupé à casser des œufs dans une assiette.

— J’espère que vous ne verrez pas d’objection si je m’invite à vous accompagner au marché ?

— Considérez-vous comme le bienvenu, dit l'attorney. Je vous en prie, soyez assez aimable pour vous servir un jus d’orange et une tasse de café. Je prépare une omelette.

— Où est William ?

Maus prit une profonde aspiration avant de répondre :

— William… je regrette de le dire, met un point d’honneur à être en retard en toute occasion.

Il versa les œufs dans la poêle, les remua vigoureusement à l’aide d’une fourchette et replia l’omelette avec une studieuse application, avant de la verser sur une assiette chaude. Il ajouta un peu de poivre blanc et glaça le dessus avec un petit morceau de beurre.

Ce fut l’omelette la plus savoureuse que Qwilleran ait jamais goûtée. En dégustant chaque bouchée crémeuse, il se souvint de toutes les imitations insipides qu’il avait mangées dans des restaurants de second ordre. Maus prépara une seconde omelette pour lui-même et s’assit devant la table.

— Je suis navré de penser que notre ami William manque cet excellent déjeuner, dit Qwilleran, peut-être s’est-il endormi. Je vais aller frapper à sa porte.

La chambre de William se trouvait au bout du couloir. Il frappa à la porte, une, deux trois fois, sans obtenir de réponse. Il tourna le bouton et entrouvrit la porte :

— William, il est six heures et demie.

Il n’y eut aucun bruit. Il passa la tête. Le lit était vide et la couverture bien tirée. Qwilleran jeta un coup d’œil dans la pièce. Il ouvrit une porte qui donnait sur un placard mal tenu. Toute la chambre était en désordre, avec des vêtements sur les sièges, des journaux et des magazines jetés par terre. Il retourna à la cuisine.

— Il n’est pas là et son lit ne semble pas avoir été défait. Son réveil n’est pas remonté. Il a dîné avec moi, hier soir. Il devait aller voir sa mère. Supposez-vous qu’il ait pu rester chez elle ?

— En basant mon opinion sur ce que je sais de ses relations avec sa mère, je dirai… qu’il me semble plus probable qu’il ait passé la nuit en compagnie de la jeune personne avec qui il est… plus ou moins fiancé. Je vous suggère de porter des bottes, ce matin, Mr Qwilleran. Ce marché sécrète une sorte de gadoue particulière… composée de fanes de légumes, de tomates écrasées, de grains de raisin et d’un liquide non identifiable qui unit le tout dans un amalgame noir et collant.

Les deux hommes partirent pour le marché dans la vieille Mercedes de l’attorney. En passant devant le parking, Qwilleran crut apercevoir l’énorme coffre d’une limousine noire.

— Je crois que la voiture de William est là, remarqua-t-il. S’il n’est pas rentré, hier soir, comment sa voiture est-elle revenue ?

— Le comportement des jeunes est incompréhensible. J’ai cessé d’essayer d'expliquer leur conduite.

Il avait raison en ce qui concernait la boue. Une gadoue noirâtre recouvrait la chaussée et éclaboussait le trottoir de ce marché en plein air.

Il y avait plusieurs emplacements ouverts où des fermiers et des marchands ambulants vendaient leur marchandise, directement de leurs camions. Clients riches et pauvres s’agglutinaient en foule sur les côtés avec des sacs à provisions ou des poussettes remplies de pots de géranium et divers produits de la ferme.

Un véritable paradis pour pickpocket, pensa Qwilleran. On voyait des femmes avec des rouleaux dans les cheveux, des enfants faisant du patin à roulettes, de vieux messieurs distingués en veste à col de velours, de jeunes Indiennes avec une veste en tweed sur leurs légers saris, des adolescents avec leur Walkman branché sur leurs oreilles, des bourgeoises emmitouflées dans leur manteau en imitation de fourrure et une immense majorité de très grosses femmes.

Maus se fraya un passage au milieu de montagnes de rhubarbe et de piles d’œufs frais, d’oreillers remplis de plumes de poulet, de carottes aussi grosses que des battes de base-ball, de colombes blanches dans des cages.

C’était un matin particulièrement frais et les vendeurs frappaient des pieds et se réchauffaient les mains au-dessus de feux de charbon de bois allumés dans d’anciens bidons de pétrole. La fumée se mêlait à l’arôme des pommes, du bétail, des lilas en fleur et de la boue du marché.

Qwilleran remarqua un aveugle avec une canne blanche qui se tenait près des lilas et qui humait l’air, en souriant.

Maus acheta des champignons et des plants de fougères, des échalotes, du blé de Floride et des fraises de Californie. Le journaliste fut stupéfait de l’entendre marchander le prix des navets :

— Chère madame, si vous pouvez vous permettre de vendre douze bottes pour trois dollars, comment pouvez-vous décemment demander trente cents pour une seule ? demanda l’homme qui servait à sa table une bouteille de vin à dix dollars avec ses palourdes en gelée.

À un stand, Maus choisit un lapin et Qwilleran se détourna quand le fermier dépouilla l’animal de sa peau avant de le rouler dans un journal.

— Je dois reconnaître que Mrs Marron confectionne un excellent Nasenpfeller, déclara Maus. Elle préparera la viande durant le week-end, pendant que j’assisterai à un conclave de gourmets, en dehors de la ville et où il se trouve que je serai… hum, le maître de cérémonie.

Du marché en plein air, ils se rendirent au marché couvert, vaste local avec des centaines de stalles sous un même toit et un tapis de sciure sous les pieds. Des marchands à la voix rauque offraient de la viande salée, des « trudels » autrichiens, des œufs de caille, des potions vaudou, des feuilles de vigne en boîte, des statuettes de saints en plâtre. Une machine fabriquait du beurre de cacahuète. Un phonographe jouait une musique orientale dans une stalle où l’on vendait des disques.

Maus acheta des escargots et des graines de moutarde hollandaises. Pendant un moment, Qwilleran ferma les yeux, en essayant de trier les odeurs, du café fraîchement torréfié, du fromage fort, du saucisson à l’ail, de l’anis, de la morue sèche, de l’encens. Une bouffée de parfum bon marché lui fit ouvrir les yeux. Il vit une gitane qui le regardait. Elle lui sourit et il cligna des yeux. Elle avait le sourire de Joy, la silhouette mince de Joy et les cheveux de Joy, mais son visage était celui d’une très vieille femme. En la regardant mieux, il vit que ses vêtements étaient tachés et qu'elle ne semblait pas s’être lavé les cheveux depuis longtemps.

La bonne aventure, dit-elle.

Fasciné par cette caricature cruelle, Qwilleran s’approcha.

— Asseyez-vous.

Il prit place sur une caisse de bière renversée, tandis que la femme sortait un jeu de cartes graisseux.

— Combien ? demanda-t-il.

— Seulement un dollar.

Elle étala les cartes en forme de croix et les étudia.

— Je vois de l’eau. Vous allez faire un long voyage en bateau, bientôt.

— Ce n’est pas très vraisemblable, dit Qwilleran. Que voyez-vous d’autre ?

— Je vois quelqu’un de malade. Vous recevrez une lettre… Je vois de l’argent. Beaucoup d’argent. Vous aimez beaucoup ça.

— N’est-ce pas vrai de nous tous ?

— Un jeune garçon… Votre fils ? Un jour il deviendra un grand homme. Un médecin célèbre…

— Ne pouvez-vous me dire où est la fiancée de ma jeunesse ?

— Hum… elle est loin… heureuse… elle a beaucoup d’enfants.

— Vous êtes phénoménale ! Un véritable génie, grogna Qwilleran. Rien d’autre ?

— Je vois de l’eau. Beaucoup d’eau. Vous n’aimez pas. Tout le monde est mouillé.

Qwilleran se leva, jeta une pièce et rejoignit son propriétaire.

— Vous devriez faire vérifier la toiture, dit-il. Il va y avoir un nouveau déluge biblique.

Lorsque les deux hommes déposèrent leurs achats dans la cuisine, à Maus Haus, Mrs Marron dit à Qwilleran :

— Un monsieur du journal a téléphoné. Mr Piper, Art Piper.

— Où étiez-vous ? demanda Arch Riker, quand Qwilleran l’appela. Êtes-vous sorti toute la nuit ?

— Je suis allé au Marché des Fermiers pour chercher les éléments d’un article et j’espère avoir une demi-journée de congé pour compenser ce lever aux aurores.

— J’ai besoin de votre aide, Qwill. Voulez-vous aller à Rattlesnake Lake comme juge d’une compétition ?

— De jeunes beautés ?

— Non, de gâteaux. C’est financé par les Moulins John Stark. Ils font beaucoup de publicité au journal et nous avons promis d’envoyer un juge.

— Votre chroniqueuse culinaire ne peut-elle y aller ?

— Elle est à l’hôpital.

— Parce qu’elle a goûté sa propre cuisine ?

— Vous êtes bien grincheux ce matin, Qwill, que vous arrive-t-il ?

— Pour vous dire la vérité, Arch, j’aimerais rester ici pour le week-end, afin de voir ce que je peux découvrir. Le mari de Joy m’a invité à passer la soirée avec lui. Je ne peux vous en parler au téléphone, mais vous savez ce dont nous avons discuté à la cafétéria.

Je sais, Qwill, mais nous sommes dans le pétrin. Vous pourrez prendre quelques jours de liberté, la semaine prochaine.

— Est-ce que le service féminin ne pourrait pas régler ce problème ?

— Il y a de nombreux mariages dans la haute société, ce printemps, et pas une de nos journalistes n’est disponible. Mais vous pouvez faire de cette mission un agréable week-end. Venez chercher une des voitures du journal et partez cet après-midi. Vous ferez un bon repas à l’auberge Rattlesnake qui est célèbre pour sa table et vous rentrerez demain soir.

— Cette auberge est surtout connue pour sa mauvaise cuisine, grogna Qwilleran, vous connaissez mal vos classiques. Du reste, comment puis-je savourer un bon dîner en respectant mon régime ? Comment juger un concours de pâtisserie et perdre du poids ?

— Vous trouverez bien une solution, vous êtes un vieux professionnel.

— Je vais vous faire une proposition dit Qwilleran, après un instant d’hésitation. J’irai à ce fichu concours si vous m’envoyez Odd Bunsen lundi prendre des photographies dans l’atelier de poterie.

— Pensez-vous que ce soit une nouveauté ? Nous avons déjà photographié des poteries, elles se ressemblent toutes.

— Vous êtes un béotien. Mais de toute façon, je veux seulement un prétexte pour aller fouiner. À propos, nous avons une seconde disparition mystérieuse. Cette fois c’est notre maître Jacques.

Il y eut un silence, tandis que Riker pesait l’alternative.

— Eh bien… je vais réquisitionner un photographe, mais je ne vous garantis pas que ce sera Bunsen.

À midi, quand Qwilleran descendit déjeuner, il demanda si quelqu’un avait vu William. Hixie, qui avait la bouche pleine, secoua la tête.

— Non, dit Dan.

Rosemary remarqua qu’il était inhabituel pour William de ne pas se rendre au marché.

— Il devait cirer les parquets, aujourd’hui, ajouta Mrs Marron.

Charlotte Roop était plongée dans un problème de mots croisés et ne répondit pas.

Mrs Marron servit des haricots blancs au jambon et du pain noir. Dan regarda le plat, fit la grimace et demanda :

— Qu’y a-t-il pour dîner, ce soir ?

— Du poulet de ferme avec du riz sauvage.

— Encore du poulet ! Nous en avons déjà eu lundi.

— Et un bon gâteau à la noix de coco.

— Je n’aime pas la noix de coco. On s’en met entre les dents, dit Dan, en se faisant un sandwich avec le jambon et du pain noir.

— Demain, il y aura du lapin sauté.

— Berk !

— Mrs Marron, intervint Qwilleran, ces haricots sont délicieux.

Elle lui jeta un regard reconnaissant :

— C’est parce que je me sers d’un vieux pot. Il a plus de quarante ans, m’a dit Mr Maus. Il a été fabriqué ici, dans la poterie. Il porte la signature H.M.H., au fond.

— Ce doit être l’époque où le sculpteur a été assassiné, dit Qwilleran.

— C’était une noyade accidentelle, rectifia miss Roop, en levant la tête de sa grille de mots croisés.

— Personne ne l’a jamais cru, déclara Hixie qui récita :

Un jeune sculpteur nommé Mort Mellen

Tomba amoureux d’une jeune fille appelée Helen,

Mais les dieux potiers se fâchèrent

Et tous deux se noyèrent.

— Personne n’a pu le prouver, dit miss Roop et ces vers sont très irrespectueux.

— Qui s’en soucie ? dit Hixie. Ils sont tous morts.

— Cela ne plairait pas à Mr Maus, s’il était là.

— Mais il n’est pas là. Il est sur la route de Miami.

— De Miami ? dit Qwilleran, en écho.

Mrs Marron lui proposa un peu plus de jambon, qu’il refusa à regret, mais il en accepta quelques petits morceaux pour les chats.

— À propos, dit-il, je vais m'absenter et ne rentrerai que demain soir. Voulez-vous être assez aimable pour leur porter à manger demain matin ?

— Je n’ai pas l’habitude des chats, dit Mrs Marron, y a-t-il quelque chose de spécial à préparer ?

— Il suffira de leur donner quelques morceaux de viande coupée et de l’eau fraîche. Mais surtout, assurez-vous qu’ils ne sortent pas de l’appartement.

Se tournant vers les autres, il expliqua :

— Je dois me rendre à Rattlesnake Lake. Dan, j’espère que vous accepterez de remettre votre invitation. Je crois que j’aurai la chance d’avoir un photographe lundi.

Dan hocha la tête et le journaliste poursuivit :

— Je déteste l’idée de ce long voyage solitaire dans une voiture du journal.

À sa gauche, une voix aimable s’éleva :

— Aimeriez-vous de la compagnie ? Je serais heureuse de cette promenade et nous pourrions utiliser ma voiture. Vous conduiriez.

Qwilleran se tourna vers Rosemary Whiting, cette femme tranquille qui avait apporté une halle aux chats. Ses yeux bruns avaient une expression qu’il ne put clairement interpréter. Il ne s’était pas rendu compte qu’elle était aussi séduisante. Ses yeux brillaient et son visage était frais sous son casque de cheveux noirs. Ayant assez hésité, il se hâta de répondre :

— Bien sûr. Je serai ravi de votre compagnie. Si nous partons après déjeuner, nous aurons tout le temps d’arriver à l’auberge pour dîner. Je dois faire partie d’un jury pour une compétition culinaire, mais elle n’aura lieu que demain après-midi, aussi pourrons-nous faire la grasse matinée et nous arrêter pour dîner quelque part, au retour.

Miss Roop continua ses mots croisés, tête baissée, les sourcils froncés. D’un air hautement réprobateur.